Charte des eaux du fleuve Sénégal : au bon droit du partage


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NATION


Charte des eaux du fleuve : Au bon droit du partage

C’est
au cours de l’actuelle session parlementaire que devrait être
ratifiée la charte des eaux du fleuve Sénégal adoptée
le 18 mai dernier par les gouvernements des trois Etats membres de l’Organisation
pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS – Mali,
Mauritanie et Sénégal). Impératif majeur, selon
le ministre de l’Hydraulique et de l’Energie Kane Moustapha, cette charte
a justifié sa nécessité après la tension
à laquelle avaient donné lieu l’année dernière
les grandes divergences entre la Mauritanie et le Sénégal
à propos du projet sénégalais de revitalisation
des vallées fossiles.
A l’époque, les nouvelles autorités sénégalaises
étaient allées jusqu’à exécuter des travaux
préliminaires, sans en référer au Mali et à
la Mauritanie, dans la perspective d’inonder des vallées asséchées
il y a des milliers d’années afin de garantir l’approvisionnement
durable du Sénégal en eau. Objectif légitime certes,
mais qui avait l’énorme inconvénient pour la Mauritanie
de dénaturer le régime normal du fleuve et, partant, de
porter préjudice aux Etats membres de l’OMVS.
Nouakchott avait choisi la manière la plus spectaculaire et la
plus ferme pour faire savoir son désaccord. C’était d’abord
le haut commissaire mauritanien de l’OMVS, Baba Ould Sidi Abdallah,
qui était arrêté et jeté en prison pour “trahison”
puis la communauté sénégalaise résidant
en Mauritanie qui s’était vue signifier un délai pour
quitter le territoire mauritanien et enfin la concentration d’unités
de l’armée à la frontière avec le Sénégal.
L’escalade était perceptible et il a fallu une bonne dose de
sagesse et l’abandon du projet des vallées fossiles pour que
les choses reviennent à la normale.
Restrictions aux Etats
Depuis, grâce aux gages de confiance donnés de part et
d’autre et au cadre de concertation et de coopération idéal
offert par l’OMVS, l’enjeu de l’eau – qui s’annonce d’ailleurs comme
celui de ce nouveau millénaire à l’échelle mondiale
– a été apaisé et la réflexion sur un instrument
de gestion de l’usage du précieux liquide et de règlement
des éventuels contentieux y afférents a été
engagée.
C’est de cette réflexion qu’est née la charte des eaux
du fleuve Sénégal dont l’objet est de “fixer les
principes et les modalités de la répartition des eaux
du fleuve Sénégal entre les différents secteurs
d’utilisation” tout en veillant au respect des principes de la
qualité de l’eau et de préservation de l’environnement
du bassin hydrographique du fleuve qui englobe aussi bien le fleuve
lui-même que ses affluents, ses défluents et dépressions
associées.
Le souvenir du projet des vallées fossiles étant encore
présent, la charte n’échappe pas à la règle
puisqu’elle affirme en préambule la détermination des
Etats membres “à combattre conjointement les pratiques de
gestion de l’eau susceptibles de causer un préjudice aux Etats”
après avoir souligné la nécessité “de
garantir à chaque Etat et à chaque usager du fleuve un
avantage raisonnable et équitable de l’utilisation des eaux conformément
aux principes régissant le droit des eaux partagées”.
Si la charte reconnaît à chaque Etat riverain et aux personnes
se trouvant sur son territoire le droit à l’utilisation des eaux
du fleuve, il n’en demeure pas moins que des restrictions sont imposées
aux Etats sous forme d’obligations, notamment celles “de négocier
en cas de conflit” et “d’informer les autres Etats riverains
avant d’entreprendre toute action ou tout projet qui pourrait avoir
un impact sur la disponibilité de l’eau et/ou la possibilité
de mettre en œuvre des projets futurs”.
Dépressions ou vallées?
De la sorte, la charte privilégie sans ambiguïté
la coopération et la gestion intégrée de la ressource,
car au lieu de dresser une nomenclature des différents usage
sdes eaux qui aura certainement le défaut d’être non exhaustive,
elle a plutôt pris le parti de prendre en compte divers facteurs
liés, entre autres, au développement intégré
grâce aux infrastructures réalisées, la disponibilité
et la continuité de la ressource, la navigabilité permanente
du fleuve, l’exploitation optimale du potentiel d’énergie hydroélectrique
disponible, l’équilibre entre impératifs agricoles et
nécessité de réguler les crues, la réduction
des risques d’inondation et surtout l’amélioration du remplissage
des lacs de Guiers et de R’Kiz ainsi que des dépressions naturelles.
A travers ce dernier point, on remarque sans peine l’importance qui
est accordée à l’alimentation des villes à partir
du fleuve. C’est, en effet, à partir du lac de Guiers que Dakar
est approvisionné et pendant longtemps encore la capitale sénégalaise
sera tributaire de l’eau du fleuve tandis que le lac de R’Kiz pourra
constituer la tête de pont du projet Aftout Essahli qui prendra
peu à peu le relais des champs captants d’Idini face à
la diminution du niveau de la nappe du Trarza qui approvisionne, jusqu’à
présent et vaille que vaille, Nouakchott en eau.
Toutefois, si ces considérations sont justifiées par l’urgence
des besoins, cela devrait-il laisser la porte ouverte à toute
sorte de solution? En effet, en parlant d’améliorer le remplissage
des “dépressions naturelles”, la charte peut aussi
bien viser les lits de lacs et autres plans d’eau naturels que des dépressions
du genre “vallées fossiles” auquel cas la revitalisation
de celles-ci ne serait pas tout à fait contraire au nouveau texte.
En tout état de cause, tout dépendra de la définition
de la répartition des eaux entre les différents secteurs
d’utilisation pour déterminer si tel usage est respectueux ou
non des normes d’exploitation.
Décision aux Etats
A ce niveau, c’est à la Commission Permanente des Eaux que revient
le grand rôle en tant qu’organe consultatif sur tout projet ou
programme en rapport avec la gestion de la ressource, mais aussi en
sa qualité d’instance ayant son mot à dire dans le programme
de gestion des ouvrages, la décision, elle, revenant toujours
aux Etats. La dessus, la charte est on ne peut plus éloquente,
car “aucun projet susceptible de modifier d’une manière
sensible les caractéristiques du régime du fleuve, ses
conditions de navigabilité, d’exploitation industrielle, l’état
sanitaire des eaux, les caractéristiques biologiques de sa faune
ou de sa flore, son plan d’eau, ne peut être exécuté
sans avoir été au préalable approuvé par
les Etats contractants”.
En parlant d’Etats contractants, la charte a probablement voulu occulter
le statut d’Etat membre qui est par trop restrictif pour un texte ayant
vocation à réglementer une ressource dépassant
le cadre des Etats de l’OMVS. C’est, en fait, dans le “bassin hydrographique
du fleuve” qu’il faudrait situer la vraie dimension de la charte
dont les initiateurs ont parfaitement perçu la nécessité
de gérer l’eau à partir de sa source, c’est à dire
en Guinée, un pays non membre de l’OMVS.
D’ailleurs, dans son préambule, la charte souligne “l’intérêt
de prendre en compte la partie guinéenne du bassin dans l’élaboration
des politiques et des programmes de développement du bassin du
fleuve Sénégal”. Comme on le devine, il n’est désormais
plus possible, à un moment où la problématique
de l’eau est devenue très complexe, de continuer l’OMVS à
trois. La Guinée est maintenant plus que jamais nécessaire.

Ely Ould Mohamed El Hadj